Être persécuté à cause de qui tu es ou de qui tu aimes, c’est une tragédie. Mais être rejeté au Canada parce que tu n’as pas su le démontrer, c’est une double peine.
Le Canada reconnaît clairement que les personnes persécutées en raison de leur orientation sexuelle, identité de genre, expression de genre ou caractéristiques sexuelles (SOGIESC) peuvent demander la protection au titre de « l’appartenance à un groupe social particulier ». C’est un principe bien établi en droit canadien et en jurisprudence, notamment depuis l’arrêt Canada (Procureur général) c. Ward (1993) sur la notion de « groupe social particulier ». (decisions.scc-csc.ca)
Mais ce droit n’implique pas une acceptation automatique. Devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR / IRB), la clé, c’est la crédibilité : ton récit doit être cohérent, plausible, et appuyé par des preuves qui correspondent à ta réalité.
En 2026, ce sujet est encore plus important : la CISR a des lignes directrices spécifiques (la Ligne directrice 9) qui encadrent la manière dont les commissaires doivent analyser les dossiers SOGIESC, justement parce que “prouver” son orientation ou son identité n’est pas simple — surtout quand on a vécu caché toute sa vie. (irb-cisr.gc.ca).
1) Le cadre légal de la protection LGBTQ+ au Canada
La base : l’article 96 de la LIPR
La LIPR définit le réfugié au sens de la Convention comme une personne craignant avec raison d’être persécutée en raison notamment de :
- sa race
- sa religion
- sa nationalité
- son appartenance à un groupe social particulier
- ses opinions politiques (Ministère de la Justice Canada)
Les demandes LGBTQ+ s’inscrivent généralement dans la catégorie “groupe social particulier”.
Jurisprudence clé : Ward (1993)
L’arrêt Ward est souvent cité parce qu’il clarifie comment un “groupe social particulier” peut être défini, notamment lorsqu’il s’agit de caractéristiques fondamentales (comme l’orientation sexuelle). (canlii.org)
L’outil incontournable : la Ligne directrice 9 (SOGIESC)
La CISR a publié une ligne directrice dédiée aux dossiers SOGIESC pour aider les commissaires à :
- comprendre les défis de preuve (secret, peur, absence de “traces”)
- éviter les stéréotypes
- adopter une approche respectueuse du traumatisme (irb-cisr.gc.ca)
2) Pourquoi des demandes LGBTQ+ sont refusées (même quand l’histoire est vraie)
La raison n°1, c’est souvent : “manque de crédibilité”.
Et “crédibilité” ne veut pas dire “avoir des photos de couple” ou “être militant”. Ça veut dire :
- un récit cohérent dans le temps
- des détails plausibles
- des explications logiques quand il y a des trous (peur, clandestinité, trauma)
- des preuves raisonnables, quand elles existent
La Ligne directrice 9 rappelle justement que les personnes SOGIESC peuvent avoir vécu :
- la honte
- la double vie
- la peur d’être dénoncées
- la violence familiale
- l’extorsion / chantage
- des agressions ou menaces (irb-cisr.gc.ca)
Donc oui, ton dossier peut être vrai… mais si tu n’arrives pas à l’expliquer de façon structurée et cohérente, un commissaire peut conclure que ce n’est pas établi.
3) Ce que la CISR regarde vraiment : la “preuve de l’identité” sans stéréotypes
Un piège classique : penser qu’il faut “ressembler” à un stéréotype LGBTQ+.
Or, la Ligne directrice 9 insiste sur le fait que les commissaires doivent éviter :
- d’exiger une manière “occidentale” de vivre son orientation
- de s’attendre à un “coming out public”
- de conclure qu’une personne n’est pas crédible parce qu’elle a été mariée, a eu des enfants, ou a vécu cachée (irb-cisr.gc.ca)
Ce que la CISR cherche plutôt, c’est :
- ton parcours (prise de conscience, peur, stratégies de survie)
- ta réalité (relations, sentiments, risques, conséquences)
- tes explications (pourquoi pas de preuves? pourquoi tardif? pourquoi silence?)
- la cohérence entre formulaire (BOC) et témoignage oral
4) Les preuves acceptées (et comment les choisir intelligemment)
A) Preuves communautaires (si tu peux en avoir)
- carte de membre d’un organisme LGBTQ+
- lettres de soutien d’organismes (avec détails concrets : depuis quand, quelles activités, quelle fréquence)
- participation à des groupes de discussion / ateliers
- bénévolat (si c’est naturel pour toi)
👉 Conseil : ce qui pèse, ce n’est pas “une photo à la Pride”. C’est la constance et la traçabilité (emails, inscriptions, attestations, présence régulière).
B) Preuves personnelles (souvent les plus fortes)
- témoignages écrits d’amis, colocataires, partenaires (anciens ou actuels)
- captures de conversations (messages, courriels) montrant une relation affective ou une crainte réelle
- journal personnel (écrit sur plusieurs mois, pas “fabriqué en une nuit”)
- lettres personnelles : récit de ton vécu, de ta peur, de ta trajectoire
⚠️ Important : la fabrication de preuves est une erreur fatale. Si le commissaire détecte une mise en scène, tout le dossier peut s’écrouler. La crédibilité, une fois brisée, est très difficile à réparer.
C) Preuves “contexte pays” (indispensable)
Même si ton identité est crédible, il faut aussi démontrer :
- le risque dans ton pays (lois, violence, impunité, police)
- ton impossibilité de te protéger
- pourquoi tu ne peux pas vivre ailleurs dans ton pays en sécurité
Pour ça, on utilise souvent :
- rapports d’ONG
- documents pays (National Documentation Package / IRB)
- articles et rapports sur la situation LGBTQ+
(Si tu veux, je peux te fournir une liste de sources pays fiables par région — Afrique, Maghreb, Moyen-Orient, Caraïbes, etc.)
5) Le “BOC” (Basis of Claim) : l’endroit où beaucoup de dossiers se sabotent
Le formulaire de récit (souvent appelé BOC) est crucial, car :
- il fixe ta version officielle
- il sert de référence lors de l’audience
- toute contradiction sera exploitée
Les incohérences typiques qui déclenchent la méfiance
- dates qui changent (agression, arrestation, départ)
- identité LGBTQ+ décrite de façon vague (“je suis gay” sans vécu)
- absence d’explications sur le silence passé (famille, religion, peur)
- récit “trop parfait” (aucune ambivalence, aucune peur, aucune stratégie)
La Ligne directrice 9 reconnaît que le trauma peut affecter la mémoire, mais ça ne remplace pas un récit structuré : il faut expliquer les zones grises avec honnêteté. (irb-cisr.gc.ca)
6) L’audience CISR : à quoi t’attendre (et comment répondre sans te piéger)
Le commissaire ne te demande pas d’être “performant”. Il te demande d’être cohérent.
Questions fréquentes (en version réaliste)
- Quand as-tu compris ton orientation / identité?
- Comment ça s’exprimait dans ton pays (même en secret)?
- Pourquoi n’as-tu pas eu de relation (si c’est le cas)?
- Qu’est-ce qui t’a mis en danger (menaces, chantage, famille, police)?
- Comment vis-tu ta réalité au Canada aujourd’hui?
- Quelles preuves peux-tu présenter?
Le but est de vérifier :
- la plausibilité du parcours
- la cohérence émotionnelle (peur, prudence, conséquences)
- l’évolution depuis l’arrivée
7) Ce que tu peux faire à Montréal (et ailleurs) pour renforcer ton dossier
Si tu es à Montréal, il existe un écosystème communautaire LGBTQ+ solide. Sans te “mettre en scène”, tu peux :
- trouver du soutien
- briser l’isolement
- obtenir des attestations crédibles (si ta participation est réelle)
L’idée n’est pas “d’aller chercher une carte”, c’est de créer une trace naturelle de ton intégration :
- inscription à des activités
- participation à des groupes de parole
- échanges emails
- accompagnement psychosocial
Et si tu n’es pas à Montréal, le même principe s’applique : trouve un organisme local et construis un dossier basé sur ta réalité.
8) Erreurs fatales à éviter
Cette section peut te sauver.
- Mentir ou embellir ton histoire → si ça casse, tout casse.
- Déposer un dossier “copié-collé” (récit générique) → énorme drapeau rouge.
- Arriver à l’audience avec un récit différent du BOC.
- Ne pas mettre à jour tes coordonnées → convocation manquée = gros risque procédural.
- Produire des “preuves parfaites” mais invérifiables → ça ressemble à une fabrication.
- Croire qu’une absence de preuves est “normale” sans l’expliquer → il faut expliquer le pourquoi (peur, clandestinité, risque familial). (irb-cisr.gc.ca)
9) Conseils d’un Consultant réglementé en immigration canadienne à Montréal
Quand je prépare un dossier LGBTQ+ (asile), je travaille en 4 axes :
1) Cohérence globale
- BOC, formulaires, déclarations : tout doit raconter la même trajectoire.
2) Preuves “naturelles”
- on ne fabrique rien, on organise ce qui existe : messages, attestations, chronologie, emails, documents.
3) Préparation à l’audience
- répondre sans se contredire
- expliquer les zones sensibles : honte, religion, mariage, double vie
- anticiper les questions difficiles (sans réciter un texte)
4) Dossier pays solide
- prouver le risque réel
- prouver l’absence de protection étatique (ou l’inefficacité)
10) FAQ – Asile LGBTQ+ au Canada 2026
1) Le Canada accepte-t-il les réfugiés LGBTQ+?
Oui. Les demandes fondées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre peuvent entrer dans la catégorie “groupe social particulier” et la CISR a une ligne directrice SOGIESC. (Ministère de la Justice Canada)
2) Faut-il “prouver” qu’on est gay/lesbienne/trans?
Tu dois établir ton identité SOGIESC de façon crédible : récit cohérent + preuves raisonnables (quand disponibles) + explications honnêtes en cas d’absence de traces. (irb-cisr.gc.ca)
3) Et si j’ai vécu caché toute ma vie?
C’est fréquent. La CISR reconnaît que la peur et le secret limitent la preuve. Mais tu dois expliquer comment tu as survécu (dissimulation, risques, conséquences). (irb-cisr.gc.ca)
4) Est-ce mauvais d’avoir été marié ou d’avoir des enfants?
Non automatiquement. La Ligne directrice 9 demande d’éviter les stéréotypes et de comprendre les réalités culturelles (pression familiale, sécurité). (irb-cisr.gc.ca)
5) Les preuves communautaires sont-elles obligatoires?
Non. Elles sont utiles, mais pas obligatoires. Un dossier peut reposer sur des preuves personnelles + un récit très solide. (irb-cisr.gc.ca)
6) Puis-je demander une audience à huis clos?
Dans certains cas, des mesures d’adaptation/confidentialité peuvent être demandées selon les circonstances. (À discuter avec ton représentant.)
7) Dois-je avoir un avocat?
Ce n’est pas obligatoire, mais fortement recommandé : la préparation du BOC et de l’audience est technique et les conséquences d’une incohérence sont importantes.
8) Que se passe-t-il si je suis refusé?
Selon le type de décision, il peut exister des voies de recours (RAD/appel, contrôle judiciaire, ERAR selon contexte). Il faut agir vite et avec un professionnel.
9) Est-ce que la CISR peut refuser un dossier “faute de preuves”?
Oui, si le commissaire conclut que la crédibilité ou l’identité SOGIESC n’est pas établie selon la preuve présentée. (irb-cisr.gc.ca)
Conclusion
Être soi-même ne devrait jamais être un risque. Mais dans le système d’asile canadien, ta vérité doit être démontrée, pas devinée.
En 2026, la bonne stratégie, ce n’est pas de “faire semblant d’être LGBTQ+” — c’est l’inverse :
- raconter ton histoire avec précision
- assumer tes zones de peur et de silence
- organiser des preuves naturelles et vérifiables
- te préparer sérieusement à l’audience
- t’appuyer sur les principes de la Ligne directrice 9 (irb-cisr.gc.ca)
📩 Pour un accompagnement professionnel : contact@ladoualimmigration.ca
— Ali Hisseine Ladoual, Consultant réglementé en immigration canadienne (CRIC), Montréal.



